Le refuge de Tuquerouye : doyen des Pyrénées, balcon du Mont-Perdu
Perché à 2 666 mètres dans la brèche éponyme, le plus ancien refuge des Pyrénées veille depuis 1890 sur la face nord du Mont-Perdu. Récit d'une histoire extraordinaire, de Ramond de Carbonnières aux bénévoles du CAF
Le doyen des refuges pyrénéens
Il y a des lieux qui portent en eux l'histoire d'une chaîne tout entière. Le refuge de Tuquerouye est de ceux-là. Perché à 2 666 mètres dans la brèche éponyme, coincé entre France et Espagne, entre ciel et paroi, il veille depuis plus de cent trente ans sur la face nord du Mont-Perdu. C'est le plus ancien et le plus élevé des refuges des Pyrénées. Et sans doute le plus beau balcon de toute la chaîne.
Ici, pas de gardien, pas d'eau courante, pas de confort superflu. Juste douze places, un poêle, des couvertures, et un silence minéral qui vous saisit dès que la porte s'ouvre sur le lac Glacé. Tuque rouya — le piton rougeâtre, en occitan — tire son nom des reflets cuivrés des roches du versant nord. Un nom brut, à l'image du lieu.
Avant le refuge : Ramond et l'aventure de 1797
Bien avant qu'on songe à bâtir un abri dans cette brèche, un homme avait déjà forcé le passage. Le 11 août 1797, Louis-François Ramond de Carbonnières, naturaliste passionné et père fondateur du pyrénéisme, organise une expédition de quatorze personnes vers le Mont-Perdu. L'objectif est scientifique : prouver l'origine marine des calcaires du massif en trouvant des fossiles.
La troupe remonte la vallée d'Estaubé, dort dans une grange de Coumélie, puis au matin se met en marche vers le fond du cirque. Au pied du couloir, les avis divergent. Certains veulent passer par le port de Pinède. Ramond tranche : il faut tenter l'aventure de Tuquerouye.
La montée est rude. Lapeyrouse, le rival scientifique de Ramond, abandonne rapidement. Un contrebandier espagnol glisse de plus de deux cents pas dans la pente. Mais le reste de la troupe atteint la brèche en deux heures. Au sommet du couloir : cris de joie. Le Mont-Perdu se dévoile, immense. Trente et un isards se désaltèrent dans les crevasses du lac Glacé. Et dans les roches, les fossiles sont partout — coquilles, polypiers, madrépores. Ramond avait raison.
Il reviendra en septembre de la même année pour une deuxième tentative vers le sommet. Cette fois, le couloir est en glace. Les guides taillent des marches pendant deux heures. Ramond mettra cinq heures à le gravir, pour finalement renoncer à l'ascension du Mont-Perdu. Le sommet ne tombera qu'en 1802.
Lourde-Rocheblave et le chantier de 1889
Près d'un siècle plus tard, un autre homme va marquer la brèche de son empreinte. Léonce Lourde-Rocheblave, pyrénéiste bordelais et fondateur de la section Sud-Ouest du Club alpin français en 1876, imagine un refuge là-haut. L'idée est simple mais audacieuse : offrir un abri aux alpinistes préparant l'ascension du Mont-Perdu, à l'endroit même où Ramond avait bivouaqué dans le froid un siècle plus tôt.
Les travaux débutent en 1889. Le défi est immense : tout construire à 2 666 mètres d'altitude, dans une brèche balayée par les vents, où la neige s'accumule huit mois par an. Lourde-Rocheblave fait le choix d'une construction ogivale — une voûte en berceau brisé, massive, qui résiste au poids de la neige et aux tempêtes. Le principe est ingénieux : utiliser au maximum les pierres du site pour limiter les portages.
Car acheminer des matériaux jusqu'ici relève de l'exploit. Lourde-Rocheblave passe un accord avec l'entrepreneur Fournou, de Gavarnie. Les matériaux — chaux, ciment, outils — sont montés à dos de mulets jusqu'au pied du couloir. Puis les guides de Gavarnie, ces forçats de la montagne, hissent le tout à travers les 300 mètres de pente raide jusqu'à la brèche. Les pierres, elles, sont taillées sur place. Le mortier de chaux et de ciment lie l'ensemble.
Le refuge est inauguré le 5 août 1890. Il prend le nom de son maître d'œuvre.
La Vierge de 75 kilos
Quelques jours après l'inauguration, le 11 août 1890, un épisode extraordinaire vient couronner l'aventure. Le guide François Bernat-Salles — le même qui réalisera la première ascension de la face nord du Mont-Perdu — monte sur son dos, depuis Gavarnie, une statue de la Vierge pesant 75 kilos. Il la porte à travers les pâturages, les pierriers, puis le terrible couloir, pour la placer au sommet du refuge.
Elle est toujours là. Quand on gravit le couloir aujourd'hui, on l'aperçoit avant même le refuge, perchée au-dessus de la brèche comme un signal pour les montagnards égarés dans le doute et l'effort. Sorte de phare minéral au milieu de nulle part.
L'agrandissement de 1927 et la question espagnole
Le succès du refuge appelle des travaux. En 1927, l'architecte Touzin entreprend un agrandissement simple et élégant : il construit un second bâtiment identique au premier, accolé à l'original. Deux ogives jumelles, désormais, se font face dans la brèche. La capacité est doublée.
Mais la situation frontalière du refuge crée une situation cocasse. La brèche de Tuquerouye est exactement sur la frontière franco-espagnole. Un refuge espagnol est construit de l'autre côté, dans ce qui deviendra le parc national d'Ordesa et du Mont-Perdu. Dans les années 1980, les autorités espagnoles émettent un permis de démolition pour la partie espagnole du refuge. Permis jamais exécuté — les coûts d'un tel chantier à cette altitude, et les questions de propriété, auront eu raison de l'administration.
En 1999, une rénovation importante est menée sur l'ensemble du refuge. Les matériaux sont hélitreuillés jusqu'à la brèche. On refait l'intérieur, on consolide la structure. En 2005, la toiture est entièrement remise à neuf, les équipements contrôlés par les bénévoles du CAF de Lourdes-Cauterets. Une renaissance discrète, portée par des passionnés.
Un refuge qui se mérite
Tuquerouye ne s'atteint pas en flânant. Depuis le barrage des Gloriettes (1 668 m), il faut compter quatre heures de marche. La vallée d'Estaubé se remonte tranquillement, passant les granges de Coumélie — les mêmes où Ramond dormit en 1797. On laisse à droite le sentier de la Hourquette d'Alans, on vise la borne de Tuquerouye, énorme monolithe qui annonce le couloir.
Et là, les choses sérieuses commencent. Le couloir de Tuquerouye, c'est 300 mètres de pente soutenue — environ 40 degrés. En été, quand la neige a fondu, ce n'est qu'un pierrier raide mais sans difficulté technique majeure. Mais dès que la neige est présente, crampons et piolet sont indispensables. On ne plaisante pas avec ce couloir : de nombreux accidents y ont eu lieu.
Puis vient le moment. On franchit les derniers mètres, le souffle d'air de la brèche se fait sentir, et soudain — le spectacle. Le lac Glacé, turquoise et immobile, 400 mètres en contrebas. Et au-dessus, occupant tout l'horizon, la face nord du Mont-Perdu, ses 3 355 mètres de calcaire, ses glaciers suspendus, ses strates géologiques visibles comme les pages d'un livre ouvert sur des millions d'années.
Une nuit à Tuquerouye
Le refuge lui-même est à la hauteur du décor. Douze couchages avec matelas et couvertures, une pièce commune avec deux tables en bois, un poêle polycombustible. Du bois est rangé sous les couchettes — il n'y en a pas sur place, chaque bûche a été montée par des bénévoles. Pas d'eau courante : il faut descendre quinze minutes jusqu'au lac Glacé pour remplir ses gourdes. Pas d'autre ouverture que la porte d'entrée, une minuscule fenêtre côté nord, et la cheminée.
Le soir, quand les derniers visiteurs de passage sont redescendus, le silence tombe. Un silence minéral, absolu, que seul le vent dans la brèche vient troubler. Les lumières changent sur les roches — d'abord chaudes, ocre et dorées, puis glaciales, bleutées, avant que tout ne s'éteigne. Et si le ciel est dégagé, la voie lactée se déploie au-dessus du lac Glacé avec une intensité qu'on ne trouve nulle part ailleurs.
Une plaque scellée dans la paroi de la brèche rappelle la mémoire de Louis Robach, qui monta quarante-trois fois au Mont-Perdu. Quarante-trois fois. On mesure, devant cette plaque, ce que ces montagnes inspirent aux hommes qui les fréquentent.
Patrimoine vivant
Aujourd'hui, le refuge de Tuquerouye est géré par la section Lourdes-Cauterets de la FFCAM. Des bénévoles montent régulièrement pour l'entretenir, vérifier les équipements, monter du bois. Il reste une étape emblématique de la Haute Route Pyrénéenne (HRP) et le camp de base naturel pour qui veut tenter la face nord du Mont-Perdu ou le Cylindre du Marboré.
Mais au-delà de sa fonction pratique, Tuquerouye est un lieu de mémoire. Mémoire de Ramond et de ses expéditions scientifiques. Mémoire de Lourde-Rocheblave et de son rêve d'un abri dans la brèche. Mémoire de Bernat-Salles et de sa Vierge de 75 kilos. Mémoire de tous ces montagnards anonymes qui, depuis plus d'un siècle, gravissent le couloir pour venir s'asseoir face au Mont-Perdu et contempler, dans le silence, l'une des plus belles vues des Pyrénées.
Le refuge de Tuquerouye n'est pas qu'un abri. C'est l'acte de naissance du pyrénéisme, gravé dans la pierre à 2 666 mètres d'altitude.
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